Les monstres intérieurs
Par Gaëti, lundi 20 octobre 2008 à 21:18 :: Furia lexicale :: #21 :: rss
Les monstres intérieurs
Je suis le Tro de Soline. Oui, vous savez ces monstres qui vous accompagnent partout en public, en privé, partout où vous allez et dont vous avez un mal fou à vous débarrasser. Un monstre qui ennuie tout le monde mais derrière lequel on aime se cacher et qui finalement devient par être un véritable ami, même si les autres ne sont pas d'accord ! Un Tro quoi !
Moi je suis le monstre de Soline donc. Je m'appelle Tromègre. Il n'y a qu'elle qui peut me voir. Quand on marche dans la rue, moi, je marche derrière elle. Soline a seize ans, 1m70, 45 kilos toute nue et toute mouillée alors que pour la même taille j'en fais le double alors c'est pour ça que je ne marche pas devant, on ne la verrait pas. Et justement ainsi, on la voit, on la remarque, parce qu'elle est belle ma protégée; même si parfois on la remarque aussi pour autre chose.
Mais ce n'est pas sa faute à elle, elle aimerait bien gagner des joues, gagner de la poitrine, un peu de hanches et tout, mais c'est comme ça, c'est sa morphologie, dans sa famille c'est pareil. Quand les autres lui parlent, ils ne parlent pas vraiment de problème, c'est juste qu'elle fait "squelettique", "tas d'os", qu'elle ferait bien de se "remplumer". Soline rigole, mais dans ces cas-là, je me mets en bouclier et c'est moi qui prend toutes les remarques. Et toutes ces paroles me font grossir, moi.
Un jour, Soline et moi avons rencontré un garçon dans une soirée. On s'ennuyait un peu car elle refusait d'aller danser car c'était s'exposer à la vue de tous. Alors, elle s'est mise à discuter avec son voisin de galère. Le catégorisé "ringard". Et là, caché pas très finement derrière lui, j'ai aperçu un Tro. Comme je voyais qu'ils commençaient à bavarder, j'ai décidé d'aller me présenter à mon collègue. Il s'appelait Trolé. Lui, son job, c'était de traîner les casseroles de son protégé au niveau de ce qu'il considérait comme des tares physiques : il détestait son nez, ses oreilles, sa peau, ses cheveux. Bref, il se trouvait profondément moche. Rigolo, mais pas gâté par la nature.
Les présentations effectuées de chaque côté, il a bien fallu se rendre compte que j'allais être amené à retrouver Trolé plusieurs fois par la suite.
Bizarrement, ces deux-là s'étaient trouvés. Il la faisait rire et il lui plaisait, même si lui-même ne se plaisait pas. C'était son affaire disait-elle. Elle le subjuguait de par sa beauté et son intelligence. Ils exprimaient des réticences à exposer leurs sentiments sur la place publique de par leurs complexes d'expérience mais bientôt le temps et la confiance firent qu'ils sautèrent le pas. Ce jour, Trolé et moi nous étions complètement effacés …
Voilà, ils étaient ensemble, ils avaient réussi à se l'avouer. Elle était capable de plaire malgré sa propre image, lui de même. C'était déjà un bon début. Quand ils se retrouvaient, c'était comme mon compère et moi n'existions plus et bien que nous étions contents de leur bonheur, nous en étions un peu jaloux d'être délaissés. les habitudes ont la dent dure !
Un soir, ils décidèrent d'aller se promener. Mais comme toujours, les complexes sont tenaces et Trolé et moi marchions derrière, prêt à parer à toute attaque terroriste. Et rapidement, nous avons oeuvré : le long des quais, il était impossible qu'ils n'eussent croisé quelqu'un qu'ils connussent. Oui, les Tro sont des monstres qui emploient le subjonctif imparfait ! Je disais donc : rapidement nos deux tourtereaux sont tombés sur des camarades de classe, ce genre de jeunes qui n'ont pas forcément de Tro derrière eux, ou alors qui est tellement petit ou qui est simplement différent du leur. Les Tro différents ont toujours du mal à se comprendre, ça dépend aussi de l'ouverture d'esprit du protégé ! Et ici, le jeune couple a bien eu droit à quelques brimades et moqueries gratuites du fameux effet de bande. Nous nous sommes interposés. Moi, j'ai encore grossi et Trolé a eu un teint bien plus clair. C'est alors que Soline a pris la parole et pour la première fois de sa vie, en tenant fièrement son petit ami au bout de ses doigts, elle leur répondit. Je lui laissais la place pour qu'elle puisse s'avancer vers eux. Lui, bientôt la suivit et Trolé prit la même attitude que moi. La rébellion avait sonné et également le début de la fin de notre contrat avec ces deux-là.
Restait une chose principale à faire. Franchir le dernier pas. Il n'aimait pas son apparence, nue encore moins, elle n'aimait son corps, qu'elle trouvait frêle et risquant de casser sous ses doigts. Alors comment arriveraient-ils à se découvrir ? Je me souviens de ce moment comme si c'était hier. Les deux étaient assis sur le lit, le silence était très pesant, rien ne se passait. Trolé et moi étions debout derrière eux, en train de nous nourrir de ces instants remplis de timidité de par leurs propres réticences. Ils se sont regardés au même moment et se sont embrassés et bizarrement, c'est ainsi que pour la première fois dans ma vie de Tro, j'ai eu un ordre bizarre. Elle me demandait non pas de prendre les coups comme j'avais pris l'habitude de le faire, mais de me battre avec Trolé, chaque monstre intérieur pour combattre l'autre.
C'était inédit et nous nous sommes regardés hagards avec mon collègue. Soit, ça devait être sûrement marrant. Nous avons commencé à nous bagarrer sur le lit, à nous mettre des baffes à nous en décoller les mâchoires, mais en nous en riions, c'était extra. Plus nous nous battions, plus on en rigolait et plus les amoureux juste à côté de nous s'embrassaient et se déshabillaient progressivement. Nous à force de nous chamailler dans de la franche rigolade, nous ne nous étions pas aperçus que nous avions petit à petit rapetissé. Rapetissé jusqu'à devenir aussi petits que cette boîte posée là au bord du lit. Nous ne voyions plus ce que faisaient les inséparables, mais ce n'étaient plus vraiment nos oignons. Je n'ai même pas eu le temps de dire au revoir à Soline, bien trop occupée pour me faire un geste de la main.
Je suis parti travailler ailleurs, ce n'est pas les protégés du complexe qui manquent et si seulement les gens s'acceptaient un peu plus, je serais ravi de prendre quelques vacances bien gagnées ! Car personnellement, un petit régime ne me ferait pas de mal. Ceci méritait bien qu'on s'y attardât, il fallait tout de même que je vous le disse, na !

Photo par Buffet Froid
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