Comme une mâchoire qui se déboîterait, ses talons frappaient lourdement le sol. Lourdement mais lentement. Sa démarche ne semblait pas pressée, au contraire, on aurait plutôt cru qu'elle flanait là. Cela faisait un moment qu'elle faisait les cent pas, elle semblait attendre quelque chose.
Plus loin, des gens discutaient à la lumière des lampadaires, des jeunes femmes qui avaient des coupes de cheveux aux couleurs peu naturelles et de jeunes hommes bien apprêtés. À gauche, à droite, même spectacle. Il faut bien avouer que dans ces premiers soirs d'été, les gens s'attardaient volontiers dans les rues. L'humidité attaquait progressivement les peaux, tant et si bien que les visages luisaient à la lumière jaunâtre des soleils de minuit. Peut-être était-ce spectacle que certaines voitures regardaient en passant via cette rue et ralentissant ci et là pour observer le théâtre humain. Ou seulement cette jupe qui se balance au gré des pas.
Tout ceci la faisait quoiqu'il en soit transpirer. L'attente, les allers-retours sur le pavé, les regards qui semblaient peser sur elle. Pourtant, qui pouvait se targuer d'avoir une opinion sur elle. Elle était libre de faire ce qu'elle voulait, s'habiller comme elle voulait, voir qui elle voulait. Personne de tous ceux qui pouvaient l'observer ne la connaissait, ceux des voitures ou du bout de la rue, alors ils n'avaient pas de jugement à émettre sur elle.
Son petit sac à main glissait sur ses épaules humides. Sa trousse de survie avec son rouge à lèvres, ses papiers, un livre de poche, des feuilles entassées dans des pochettes en carton et une bombe au poivre. On ne savait jamais sur qui on pouvait tomber.
Cela faisait bien cinq minutes qu'elle arpentait le trottoir, battant le pavé à gauche du porche d'entrée d'une résidence, puis à droite. Les minutes défilaient alors que sa peau perlait toujours. Dans la vitre d'une voiture garée là, elle se mira. Elle réarrangea ses longs cheveux noirs que la chaleur nocturne torturait. Elle observa ses pommettes, justement maquillées, en profita pour remettre sa jupe en ordre, de façon à ce qu'elle ne remonte pas trop. Elle se devait d'être désirable mais que ce ne soit pas vulgaire.
Au loin, on entendit les sirènes d'une voiture de police et instinctivement, elle se plongea quelques mètres à l'intérieur du porche, de façon à ce que la pénombre l'engloutît entièrement et qu'elle disparût du champ de vision. Au bout de quelques instants, l'incandescence d'une cigarette brisa le noir de la nuit, la menace éloignée, elle pouvait retrouver un peu d'air auprès de la chaussée. Il ne valait mieux pas que les policiers la trouvent là, c'est que ses rapports avec eux n'étaient pas des plus délicats. Et puis, il aurait suffi qu'elle se fasse fouiller pour que ça dégénère. Bientôt la cigarette fut terminée et on entendit des pas s'approcher. Elle gardait ses yeux rivés vers le sol, comme si elle savait pertinemment que c'était vers elle qu'il se dirigeait.
"On y va ?" -"Je te suis." -"Tu as pris ce qu'il fallait ?" -"Oui, le dossier en appel des trois brigadiers. Mais tu vas devoir te faire pardonner de m'avoir fait attendre pour cause de douche …"
Ce n'était pas tant de son client floué dont elle voulait parler, elle souhaitait juste dévoiler ses charmes en privé dans un plaidoyer sans robe, mais avec jupe.


Photo par Lustfulness