image

La dévastation de l'eau

Retour aux extraits de textes

À noter que le présent mini-roman sera accompagné d'une nouvelle intitulée "Éclipse dans les yeux vodka"

L'histoire

Des inondations s'abattent sur la région. Antoine, jeune homme à la réputation gentille, meurt noyé au beau milieu de la campagne, malgré les appels à rester chez soi. Ambre, accompagnée de ses amis Séverine et Greg, assistent à l'enterrement. La jeune femme, elle, a été sauvée in extremis par les pompiers alors qu'elle fut surprise par la montée des eaux. Elle ne le connaissait que très peu finalement.

La présence toujours fantomatique d'Antoine, à travers un journal intime, va guider la relation entre Ambre et son sauveur de pompier et ses deux amis de toujours, oscillant entre la fascination du pouvoir des sentiments humains et le dégôut des aléas de la vie.


Le chapitre 1

« Samedi.

Les pieds dans l'eau. Tout est trempé. Le ciel continue à cracher un petit peu, juste de quoi leur rappeler pourquoi ils sont là. Il fait vraiment froid dans ce fichu cimetière. Personne ne bouge, le noir des vêtements se marie à merveille avec le gris du ciel. Décidément, cette crue restera mémorable, mais pas forcément dans le bon sens du terme. Séverine et Greg étaient là évidemment et Ambre aussi. Tous demeuraient affectés et bien que tout ceci se soit passé maintenant il y a quelques jours, la souffrance demeurait aussi fraîche que la température ambiante. Greg serrait très fort les dents, caché derrière des lunettes noires de maffioso et Séverine pleurait à chaudes larmes. Un enterrement somme toute assez classique. Ambre, à côté Séverine, se sentait légèrement protégée du petit vent et de la pluie par la taille de son amie. Elle retenait ses sanglots, c'était plus la situation qui l'émouvait plutôt que la perte d'un être proche. Car proches, ils ne l'étaient pas. Elle le connaissait à peine elle, Antoine. Heureusement que tout le monde s'était agglutiné auprès de la tombe. Tous se tenaient plus ou moins chaud et comme il n'y avait que le vent qui se déplaçait, on n'entendait pas l'horrible bruit des chaussures qui splotchent sur quelques centimètres d'eau et autant de feuilles mortes. Dès que le petit crachin s'intensifiait, les gens levaient légèrement la tête avec méfiance vers ce ciel qui leur avait pris leur ami, un membre de leur famille, leur voisin. C'était quand même à cause de lui qu'on se retrouvait ici. Aux intempéries, tu partiras ; aux intempéries nous te saluerons.
Il y avait beaucoup de monde que les trois amis ne connaissaient pas. Greg était un ami de longue date de la famille, mais Antoine avait l'habitude de papillonner dans les endroits où ça bougeait. Du coup, beaucoup de gens s'estimaient redevables envers lui ce jour-là. Le curé s'empressa de raconter son petit discours, avant que sa Bible ne soit définitivement changée en éponge. La cérémonie terminée, toutes les personnes regagnèrent péniblement la voiture, comme mus par une rouille qui aurait été provoquée par toute cette pluie abondante. L'eau l'avait repris aux vivants et il aurait été de mauvais goût de venir arroser les chrysanthèmes dans les premiers temps.

Ambre rentra chez « elle », les larmes encore aux coins des joues, à moins que ce ne soit la gouttière de la porte d'entrée qui se soit soulagée sur son visage. Le sentiment de perte était total ce jour-là. Le décès d'Antoine la chagrinait un peu et en se retrouvant dans cet appartement de secours qui n'était pas le sien, elle se rendit compte qu'elle avait aussi tout perdu, à l'exception de la vie. Conneries d'inondations. En même temps, si on lui avait dit, il y a quelques mois, que l'Orbieu, modeste ruisseau en contrebas, allait tant grossir, pour ne plus arrêter d'engloutir des vies entières, elle ne l'aurait pas cru. De sa fenêtre, on pouvait voir que son niveau avait encore baissé, il avait rejoint son lit, même si il était encore haut. Les effets de la crue allaient mettre longtemps à s'effacer, sur les murs et dans les esprits. Bientôt il allait falloir faire un grand ménage à la maison, voir ce que l'on pouvait sauver. C'est qu'elle n'avait pas vraiment eu le temps de choisir entre sauver le sèche-cheveux ou le lisseur. Une flaque, une pataugeoire, un bassin bientôt, un No Man's land au-dehors à l'infini devant ses yeux. Le sauvetage avait été fait dans la catastrophe. Mais elle était en vie, elle.

Trois messages sur le répondeur. Martin, Martin et Martin. Trois fois pour demander comment elle va et pour s'inquiéter qu'elle ne soit pas chez elle. Il a raison de s'inquiéter qu'elle ait une vie sociale. Il a peut-être oublié que c'était l'enterrement d'Antoine aujourd'hui, ou sûrement qu'il le savait et qu'il n'a pas voulu venir. En même temps, les pompiers ne peuvent pas forcément assister à toutes les obsèques … C'est un dragueur un peu envahissant tout de même. Elle va bien, elle le lui dira ce soir, le temps de souffler. Elle aimerait un peu quelques instants oublier les flaques dehors, elle y repensera bien assez tout à l'heure en rappelant son sauveur. Mais là, juste un peu faire le vide, ce serait pas mal.

Ambre. Oui. Comment ça va ? Moyennement, je rentre de l'enterrement donc je suis un peu … mais ça va, et toi ? Oui, bien, écoute, que dirais-tu que je te change les idées un peu, un petit verre ? Ambre aurait accepté n'importe quoi pour quitter son petit studio de remplacement et penser à autre chose. Les rues de la ville respiraient bien plus la confiance que celles de son village, elles devenaient à nouveau praticables en voiture sans risquer de la noyer ou de se noyer, alors oui, un petit changement d'air n'était pas de refus.

Elle avait l'air un peu perdue. Dans le petit café, la foule des gens autour d'eux parlait de façon continue. Ils parlaient des inondations pour la plupart, c'était certain. Leur débit ressemblait au bruit sans fin des gouttelettes qui tombent sur de la tôle. Au début, cela ne vous gêne pas et l'on en vient petit à petit à l'entendre inlassablement dans sa tête jusqu'à ce que ça vous rende complètement fou. Elle fixait longuement les ondulations que faisait la surface du liquide à l'intérieur de son verre. Comme des vagues qui avaient déferlé dans son rez-de-chaussée. Il lui parlait, mais ce n'était qu'un flot ininterrompu de paroles sans sens. C'était ce qu'elle se disait, même si le terme « flot » n'était pas vraiment celui qu'elle aurait aimé employer.
Elle le voyait sourire et essayait de le rendre au mieux mais l'envie n'y était pas vraiment. Elle était programmée pour ne jamais rire les jours d'enterrement. Tout cela ne semblait pas l'avoir affecté le moins du mon. C'était un pompier, il en avait vu d'autres. Peut-être aurait-elle dû se construire une carapace comme la sienne. Voilà ma vieille. »

Retour aux extraits de textes
image